Le surréalisme au service de la quête mémorielle

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« Hakilitan » (ou La mémoire en fuite) était un des trois représentants burkinabè en lice pour l’Etalon d’or de Yennega à la 26e édition du FESPACO. Dans ce long métrage, Issiaka Konaté procède par une introspection pour questionner sur la mémoire. Et puisque celle-ci se révèle insaisissable, le réalisateur invoque le surréel pour en parler.

« Hakilitan » (ou La mémoire en fuite) était un des trois représentants burkinabè en lice pour l’Etalon d’or de Yennega à la 26e édition du FESPACO. Dans ce long métrage, Issiaka Konaté procède par une introspection pour questionner sur la mémoire. Et puisque celle-ci se révèle insaisissable, le réalisateur invoque le surréel pour en parler.

Les choses ne fileront pas droit, prévient Issiaka Konaté dès que l’écran s’allume. En lieu et place du générique début, le spectateur a droit à celui de fin. Sans être nouvelle en soi, la parade a le mérite d’introduire, sans ambages, le spectateur au cœur du sujet du film. L’incohérence est le maître mot. « Hakilitan » (ou La mémoire en fuite) interroge sur ce qui pourrait advenir de l’individu, mais aussi de la société, si la mémoire se perdait. Ainsi, il convoque, pour le traduire, un mélange de genres. Le documentaire et la fiction. Le réel et l’irréel. Le passé et le présent. Et c’est au cœur de son monde qu’il plonge pour parler de cette dualité. Le réalisateur s’introduit dans sa mémoire, celle meurtrie de son métier. Le film se déroule, presqu’exclusivement, sur le site du siège du FESPACO. En chantier depuis plus d’une décennie, le pied-à-terre de la biennale du cinéma africain peine à voir le jour, confronté à des évènements malheureux. Le 1er septembre 2009, le Burkina Faso est frappé par une inondation sans précédent. Situé dans un bas-fond, le siège du FESPACO est envahi par les eaux. La cinémathèque africaine, en constitution depuis 1995, est gravement atteinte. Très vite, la réhabilitation des œuvres débute et Issiaka Konaté immortalise ces instants précieux dans la constitution de la mémoire du cinéma africain. Quelques années plus tard, en 2017, un incendie ravage le bâtiment en construction. Le réalisateur est, encore, là pour capter le phénomène dont les causes restent, jusqu’ici, inconnues. Pour ancrer, davantage, son propos dans le réel, le cinéaste utilise des interviews de deux de ses collègues, et non des moindres. Et, pour compléter cet aspect, Issiaka Konaté fait appel à son imaginaire. Le réalisateur établit un parallèle avec l’histoire d’un amnésique, un personnage fictif, dont les souvenirs refont surface, par bribes. Et comme pour faire référence aux rumeurs qui voudraient que le site du FESPACO soit habité par des génies, il fait en sorte que son personnage principale, incarné par François Moïse Bamba, se réveille en ce lieu. Mais pas question pour lui d’occulter ce qui fait sa particularité. L’exploration du monde de l’invisible dans ses œuvres. Dans « Hakilitan », il le fait grâce à son héros errant sur le chantier tel un esprit contraint d’être dans un monde qui n’est plus, voire pas, le sien.

Mais la référence au surnaturel, au paranormal, n’est pas nouveau chez Issiaka Konaté. Dans son court métrage Souko (Le cinématographe en carton) tourné en 1998, il raconte l’histoire de deux jeunes garçons. Passionné de cinéma pour l’un, et de chevaux pour l’autre, ils fabriquent un cinématographe en carton. Ils projettent l’image d’un cheval blanc magique sur un drap. Soudain, le cheval s’échappe de l’écran et prend vie. Dans ses précédents courts métrages, « Yiri Kan » (La voix du bois) en 1989 et « Enfants du soleil » en 1995, il s’y aventure. Pas étonnant donc, de le retrouver dans ce registre avec son long métrage.

Cependant, « Hakilitan » embarque, difficilement, le spectateur et, ce, pour deux raisons. La première est liée à la narration. Celle-ci, en plus d’être construite en abîme ce qui la complexifie encore plus pour un sujet qui l’est déjà, tire en longueur. Par deux fois, le cinéphile a le sentiment que le film est fini. On pense voir la scène finale quand le héros se souvient de sa mise à mort pour n’avoir pas respecté le pacte avec sa dulcinée. Puis, quand la tablette électronique, utilisée par le petit garçon pour répondre aux questions de sa sœur, s’arrête et que le noir s’installe. Le noir de fin, se dit-on. On aurait voulu s’arrêter sur cette allusion, d’autant plus judicieuse, au trou noir, au trou de mémoire. Mais, le réalisateur rajoute quelques minutes, quelques scènes qui viennent alourdir le film. La seconde raison qui freine l’attention du spectateur est le va et vient entre deux qualités d’images. Celles, visiblement, ‘‘fraîches’’ de la fiction et celles de la partie documentaire, notamment d’archives qui dropaient.

Néanmoins, avec « Hakilitan » (ou La mémoire en fuite), un fait est indéniable. Issiaka Konaté aborde une question primordiale. Comment garder la mémoire, la mémoire collective et, surtout, la transmettre lorsque les outils disponibles pour y aider sont éphémères ? Mais par-dessus tout, le réalisateur reste fidèle à sa logique. Celle qui lui vaut d’être qualifié de cinéaste du surréel parce que, toujours, en quête du sens de sa vie, de la vie à travers son cinéma et ce, en toute spiritualité.

Annick Rachel KANDOLO

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